Pour découvrir « Look ! 40 ans de mode au musée », il faut d’abord lever les yeux.
Dès les premières marches de l’escalier d’honneur du musée des Arts décoratifs, de mystérieuses silhouettes se devinent au sommet, sous une voûte lumineuse.
Pour les 40 ans de son musée de la Mode, l’institution se raconte elle-même, du 30 septembre 2026 au 4 avril 2027. Autant l’annoncer d’emblée : si cet anniversaire est célébré avec brio, c’est aussi une exposition exigeante qui risque de laisser les néophytes de côté.
L’essentiel en 30 secondes
- Le musée des Arts décoratifs fête les 40 ans de son musée de la Mode avec 40 silhouettes et quelque 220 œuvres.
- Le clou : la nef, transformée en « jardin de papier » sous une pluie de fils lumineux qui évoquent les fils de couture
- Le parcours se lit en trois temps, du croquis de couture jusqu’aux réserves du musée.
- Pour qui : les amoureux de mode plutôt que le grand public. Comptez minimum 1h30 de visite.
Sommaire
○ Look ! au musée des Arts décoratifs : c’est quoi exactement ? ○
Le sujet, au fond, c’est le musée lui-même : sa manière de choisir, de montrer et de conserver le vêtement. Pour son anniversaire, le musée de la Mode se raconte donc en ressortant 40 silhouettes et environ 220 pièces, croquis, broderies, patrons, archives, photographies, puisées dans ses collections et dans celles de l’UFAC, l’Union française des arts du costume. Le commissariat général de l’exposition est signé Bénédicte Gady et Sophie Lemahieu. Ce n’est pas une histoire de la mode, c’est l’histoire d’un musée qui l’expose, et cette nuance donne à la visite tout son angle.

L’entrée de l’exposition ouvre sur la nef
○ Un parcours en trois temps, du croquis à la réserve ○
Les coulisses de la création : la « ruche » des ateliers
On commence par le début, la naissance d’une pièce de haute couture. La scénographie reconstitue des ateliers : grandes tables à tréteaux, vitrines où s’alignent croquis, toiles, patrons et planches d’images. On y apprend que tout part d’un geste, et que ce geste change selon la maison. Pierre Balmain fixait ses idées au crayon ; Madeleine Vionnet, elle, travaillait le tissu directement sur le mannequin ; Maria Grazia Chiuri compose des moodboards. Ce que j’ai aimé, c’est de comprendre qu’une robe de couture est un travail d’équipe, minutieux, presque fourmillant. On appelle ça « la ruche », et le mot sonne juste : tout le monde s’affaire autour d’une même pièce. Défilent ensuite les métiers d’art, la broderie de chez Lesage et Rébé, le plissé de la maison Lognon. C’est la partie la plus savante pour qui aime les coulisses.


Dans les coulisses de la conservation : des soieries imprimées roulées en réserve, et une combinaison entièrement brodée de miroirs et de perles (Alexander McQueen, été 2005)
La nef : 40 silhouettes en jardin de papier
Puis on débouche dans la nef, et là, c’est autre chose. L’escalier grimpe vers une voûte claire, encadré de deux immenses bannières où le mot « LOOK » est dessiné en traits de patron, comme décalqué d’une planche de couture. En haut, des guirlandes de fils lumineux tombent du plafond et filent sur toute la longueur, comme des bobines qu’on aurait laissées courir. Les silhouettes reposent à même des podiums blancs découpés en fragments de patrons. On ne déambule plus dans un musée, on marche dans un atelier devenu cathédrale. C’est monumental, et cette allure chic va parfaitement au sujet.



La nef et ses 40 silhouettes, chacune résumant une exposition qui a marqué le musée.


La robe d’Helmut Lang en organza de soie plissé et crin de cheval (prêt-à-porter automne-hiver 2004-2005), rattachée à « Histoire idéale de la mode contemporaine » : la soie fine y voisine avec le crin brut, l’antique et le folklore d’Europe centrale / La section « Le cas du sac » : une anthologie de l’accessoire, de la pochette du soir à l’it-bag, dont une pochette Chanel en maille de coton côtelé (vers 1929).
Reste à comprendre ce qui nous est présenté, et c’est là que j’ai perdu le fil. Les 40 silhouettes ne suivent aucune chronologie : chacune résume l’une des 40 expositions qui ont marqué le musée depuis sa création. La nef s’ouvre « comme un jardin », dit le cartel, où l’on choisit son chemin. L’intention est belle, mais sur le moment je n’ai pas saisi la logique ; j’ai dû rater un panneau, ou ne pas tout lire (ça m’arrive). Si vous ne voulez pas vivre la même chose, lisez le grand texte d’entrée avant de vous lancer en sachant qu’une tenue rappelle une exposition passée.
Mes coups de cœur, maintenant.
En tête, la pièce de l’affiche : une robe rose Valentino surmontée d’une cape faite de milliers de cercles de soie. Elle vient de l’exposition « Valentino, thèmes et variations », et on comprend pourquoi le musée l’a acquise aussitôt, c’est un exploit technique. Juste à côté, la robe Gaia d’Iris van Herpen, tout en plissés nacrés taillés au laser et inspirés des formes du vivant, rescapée de sa première monographie, « Sculpting the Senses ». Et la Soirée de Bagdad de Christian Dior, satin ivoire brodé de perles et de paillettes, échappée de la rétrospective « Couturier du rêve ». Trois robes surgies de trois expositions différentes, et devant chacune, je me suis arrêtée.



La robe rose Valentino, « Valentino, thèmes et variations » / La robe Gaia d’Iris van Herpen / La Soirée de Bagdad de Christian Dior.
D’autres pièces racontent bien ce jeu de mémoire. La « rose » sculptée de Jean Dessès, pétales d’organdi, représente « Géométrie », l’exposition qui a inauguré ces espaces.
Une robe à franges de Madeleine Vionnet rappelle la rétrospective qu’on lui a consacrée ; John Galliano en a repris le motif et les franges chez Margiela, pour un défilé artisanal récent. Un manteau d’Emanuel Ungaro en agneau de Mongolie, lui, vient d’une exposition sur les garde-robes léguées par les donateurs.
Plus loin, une robe du soir en dégradé de paillettes et de plumes renvoie à « Yves Saint Laurent, 28 années de création », première monographie que le musée ait consacrée à un couturier vivant. Et, clin d’œil plus pop, la perruque « Black Lips » de Charlie Le Mindu, une bouche sculptée dans la chevelure, convoque l’exposition « Cheveux et poils ».
Chaque silhouette est donc une porte vers une expo passée.



Robe « rose » sculptée de Jean Dessès / Robe à franges de Madeleine Vionnet / Manteau d’Emanuel Ungaro
La seconde vie du vêtement : acquérir, restaurer, conserver
La troisième partie est plus concrète qu’historique : on passe côté coulisses, là où un musée fait son travail de fourmi.
On comprend dès lors comment une pièce entre dans les collections. Il y a les dons et les legs, quand un particulier ou un collectionneur offre une pièce, de son vivant ou par testament. Les procédures d’exception, comme la dation, qui règle un impôt avec une œuvre, ou le classement en trésor national. L’acquisition payante, de gré à gré ou aux enchères, où l’État peut préempter.

Le panneau qui explique comment une pièce entre dans les collections : don, legs, dation, trésor national, achat ou dépôt.
Et le dépôt, prêt longue durée qui finit parfois en don. La plus belle illustration est là, sous vitrine : une somptueuse robe Chanel par Karl Lagerfeld, fourreau brodé de sequins et de cannetilles d’or par Lesage, offerte par la femme d’affaires et collectionneuse Mouna Ayoub. Elle choisissait les pièces les plus complexes à réaliser et les gardait « comme dans un musée », peu ou pas portées. Une garde-robe privée devenue patrimoine…


La robe Chanel par Karl Lagerfeld, fourreau brodé d’or par Lesage, donnée au musée par la collectionneuse Mouna Ayoub.
On découvre aussi le « mannequinage », l’art de modeler un support à la forme exacte d’un vêtement pour lui rendre sa présence sans l’abîmer. Cet artisanat ne s’enseigne pas à l’école et il se transmet d’un professionnel à l’autre. Un exemple : la veste rouge de Claude Montana, dressée sur un buste taillé, épaules hautes et taille cintrée.
Des vidéos montrent par ailleurs la restauration de la robe « Les Citrons » de Givenchy (1953), et la façon dont on consolide un textile fragile, fil à fil.

La veste rouge de Claude Montana, dressée par mannequinage sur un buste taillé pour elle (à gauche, un corsage de tulle)
On comprend alors pourquoi la mode ne s’expose jamais en permanence : la fibre craint la lumière, elle s’épuise. Dans les réserves, les vêtements dorment à plat dans des boîtes ou suspendus sur des cintres dits « morphologiques », coussins de mousse épousant buste et hanches pour soulager les coutures.




La « matériauthèque » : matériaux et mains de mannequins qui servent à redonner forme aux vêtements sans les abîmer.
○ Notre avis sur l’expo ○
Le cadre et la scénographie
L’arrivée sur la nef est un moment de grâce : la lumière, la voûte, les fils qui tombent, les silhouettes qui se découpent au loin. On sent que la scénographie a été pensée pour que le bâtiment devienne une pièce de l’exposition. Rien que pour cette montée d’escalier, on est sous le charme !
Pédagogie ou exigence ?
Reste une question essentielle : à qui s’adresse cette exposition ? Si la première partie offre une leçon limpide sur la création d’une robe, et que la dernière met en lumière les métiers de l’ombre, la partie centrale s’avère plus exigeante. Pour apprécier les pièces exposées dans la nef, il vaut mieux avoir quelques références. Si l’histoire des maisons de couture ne vous dit rien, vous risquez de n’y voir que de belles robes, sans en saisir tout le récit.
Autant il était facile de recommander l’expo Jean-Paul Gaultier au Grand Palais les yeux fermés, autant ici, le verdict est plus nuancé. C’est une visite qui passionnera les amateurs de mode, mais qui risque de laisser les simples curieux sur leur faim.
Ce que j’ai aimé :
- La montée vers la nef, l’un des plus beaux coups de théâtre scénographiques vus dans ce musée.
- La pédagogie de la première partie : on ressort en sachant comment naît une robe de couture.
- Les coulisses de la conservation : comprendre comment une pièce entre au musée (don, legs, dation, préemption), avec la robe Chanel offerte par Mouna Ayoub en exemple.
- La robe de Mireille Darc du Grand Blond signée Guy Laroche, clin d’œil pop qui déride le propos.
- Le vocabulaire des métiers, « ruche », « mannequinage » : on apprend des mots, pas seulement des noms.
Ce qui m’a laissée perplexe :
- La logique des 40 silhouettes, illisible sans s’arrêter aux cartels : j’ai failli passer à côté.
- Un propos exigeant, qui peut perdre un visiteur venu simplement « voir de belles robes ».
- Un fil un peu trop libre dans la nef, qu’on aimerait parfois un brin plus guidé.

La robe « Les Citrons » de Givenchy, printemps-été 1953, mousseline de coton brodée de fils de coton, présentée avec son lé de tissu imprimé.
Faut-il aller voir « Look ! » au musée des Arts décoratifs ?
Oui, si la mode vous touche vraiment, si vous aimez comprendre l’envers d’un vêtement. Prévoyez une bonne heure et demie : je n’ai pas vu le temps passer, et pourtant je n’ai pas tout lu. Allez-y plutôt en semaine, ou en nocturne le jeudi, pour profiter de la nef sans la foule. Si vous cherchez une sortie facile à expédier en vingt minutes entre deux courses, passez votre chemin. Mais si vous êtes du genre à vous arrêter net devant une cape faite de milliers de cercles de soie, vous allez être servie !



La perruque « Black Lips » de Charlie Le Mindu (printemps-été 2010), vue dans l’exposition « Cheveux et poils » : une bouche sculptée dans la chevelure, dont Lady Gaga a porté un modèle proche / Une silhouette en dégradé de paillettes et de plumes, échappée d’« Yves Saint Laurent, 28 années de création », première monographie que le musée ait consacrée à un couturier vivant. /
« Look ! 40 ans de mode au musée » est une exposition anniversaire qui prend le risque de parler d’elle-même avec beaucoup de justesse. Si la nef impressionne par sa beauté immédiate, la suite de la visite demande un peu plus de concentration.
Mais c’est une belle déclaration d’amour d’un musée à la mode, et aux petites mains qui la gardent vivante.
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○ Informations pratiques ○
Réservation : billetterie du musée des Arts décoratifs · page officielle de l’expo
Adresse : musée des Arts décoratifs, 107 rue de Rivoli, 75001 Paris
Métro : Palais-Royal – Musée du Louvre, Pyramides ou Tuileries
Dates : du 30 septembre 2026 au 4 avril 2027
Horaires : du mardi au dimanche, 11h-18h ; nocturne le jeudi jusqu’à 21h ; fermé le lundi
Tarifs : billet Collections + Expositions 18 € ; réduit 18-25 ans (EEE) 10 € ; gratuit pour les moins de 26 ans ressortissants de l’EEE
Durée conseillée : environ 1h30
Pour qui : amateurs de mode, de haute couture et de coulisses de musée

○ Questions fréquentes ○
Quelles sont les dates de l’exposition Look ! au musée des Arts décoratifs ?
L’exposition se tient du 30 septembre 2026 au 4 avril 2027, au musée des Arts décoratifs, à Paris.
Combien coûte le billet ?
Le billet Collections + Expositions est à 18 €, 10 € en tarif réduit (18-25 ans, ressortissants de l’EEE), et gratuit pour les moins de 26 ans de l’EEE.
Combien de temps faut-il pour la visite ?
Comptez environ 1h30 pour en faire le tour sans courir, un peu plus si vous lisez tous les cartels (et dans cette expo, mieux vaut les lire).
Que voit-on dans l’exposition ?
40 silhouettes iconiques et environ 220 œuvres (croquis, broderies, patrons, archives, photographies), réparties en trois temps : la création d’un vêtement, la nef des 40 silhouettes, et les coulisses de la conservation.
L’exposition vaut-elle le coup ?
Oui, si vous aimez vraiment la mode et ses coulisses. L’arrivée sur la nef est spectaculaire ; le reste demande un peu de bagage et de lecture. Public pressé ou peu familier de la mode, passez votre tour.
Crédits photos : Glose
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